Ma route

J’avais six ans lorsque tout a commencé.

Dans la bibliothèque de ma mère, un petit livre noir m’attendait. Un livre d’astrologie chinoise, faisant partie d’une collection. Sur la couverture, parmi d’autres dates, il était écrit “1987” et “Chat”. La messe était dite. Cette nuit-là, cachée sous mes draps avec une lampe de poche, j’ai lu ce premier livre qui parlait de moi. Nuit après nuit, je retournais en silence dans cette bibliothèque pour en voler un nouveau, les douze signes, l’un après l’autre. Puis est venue la numérologie. J’ai lu que chaque lettre de l’alphabet correspondait à un chiffre, que nos noms, nos prénoms, nos dates de naissance composaient une partition unique. Et là, quelle colère. J’ai rejeté avec dégoût ce que l’œuvre imposait comme certitude. “On est qui on veut être, ce ne sont pas des chiffres qui peuvent définir notre personnalité !” Pauvre gamine naïve. Saint Thomas ne croyait que ce qu’il voyait, moi non plus. Mais mon cerveau, même en rejet total, avait capté. La graine était semée.

Les gens que je rencontrais portaient toujours la marque de leurs chiffres. Un meilleur ami qui décède, pourquoi ? Quel sens ? Quel mécanisme ? Du harcèlement, pourquoi moi, quelle année, quel impact ? Et le temps passe. Et ainsi, tout devient vrai.

Pendant des années, j’ai mené cette double vie. Le jour, une existence normale, sociable, entourée, lumineuse. La nuit ou dans les marges du quotidien, les livres, les carnets de notes, les investigations, les profilages. J’ai vécu trente-six ans sous le signe du 3-3, la combinaison de la communication, de la joie, des amitiés, de la sociabilité, de l’immaturité aussi, je ne vais pas mentir. Trente-six ans de soleil, d’insouciance, d’entourage, de sourires qui ne coûtaient rien.

Parfois, je me rebellais contre cette autre part de moi, celle qui voulait toujours comprendre, décoder, fouiller l’invisible. Je rangeais mes bouquins, je fermais mon ordinateur, j’empilais mes nombreux carnets de notes. Je disais avec conviction : “C’est fini !” Mais non. Il y avait quelque chose de plus fort que moi, une puissance qui m’y ramenait toujours.

Puis la vie m’a fait mal. Encore. Trop. Plusieurs fois, sans doute jusqu’à ce que je comprenne.

2019. 2020. 2021. 2022. 2023. J’ai l’impression de vivre une mort lente, une perte totale de celle que j’étais. Mon sourire s’éteint. Mes amis disparaissent. Je suis confrontée à des manipulations et des méchancetés pour lesquelles je ne suis pas armée. Une certaine noirceur m’encombre, je cherche désespérément la lumière. Derrière les sourires que je maintiens encore par habitude, je suis à terre. Je supprime tous mes contacts sur les réseaux sociaux, je me nourris de solitude, de distance, et de pensées peu agréables. “Pourquoi vivre ?” La culpabilité de partir en laissant seuls deux petits êtres que j’aime plus que tout au monde. Mais cette douleur intérieure, comment la gérer ?

Puisque je dois rester en vie pour mes enfants, puisque je dois avancer avec tant de douleurs, il me faut trouver une parade, une solution pour survivre, une échappatoire.

Mon salut va arriver par là où tout avait commencé.

Je ressors mes bouquins poussiéreux. J’en achète de nouveaux. Je découvre de nouvelles disciplines, je trouve des liens, j’analyse, je fais des rapprochements, je prends des cours. Ma vie devient un puits vide à remplir impérativement, et voilà qu’il se remplit d’un savoir qui n’intéresse pas le plus grand nombre, mais qui me passionne, moi.

Et puis vient la révélation, pas mystique, pas dramatique, juste une évidence qui s’impose avec la force tranquille des choses vraies.

9-7. Voilà la combinaison dans laquelle j’étais entrée. Moi qui avais vécu en 3-3 durant trente-six ans, je venais d’entrer pour une décennie dans la combinaison la plus lourde qui soit, celle qui, mise ensemble, déclare : dépression, solitude, introspection, études, connaissances, humain, universel, ermite, occulte, enseignement. Le passage avait été brutal parce que ce n’était pas un choix. Ce sont des événements qui, parce que je devais passer de l’un à l’autre, m’ont forcée à l’incarner. La femme que j’étais n’est clairement plus là.

Mais savoir que c’était écrit, attendu, ça a été une libération.

Ça devait avoir lieu. J’aurais aimé, c’est sûr, que la transition soit plus douce, moins douloureuse, moins sombre. Mais c’était ainsi. La météo de ma vie avait diamtéralement changé. Mon insouciance sous le soleil était devenue un ciel pluvieux. Mais après avoir été prise au dépourvu, j’ai acheté un grand parapluie, j’ai enfilé les chaussures adaptées à la météo, et j’ai accepté d’embrasser cette nouvelle destinée.

Bouddha disait : “Croyez ce que vous avez expérimenté et qui vous semble raisonnable.” C’est exactement ce que j’ai fait.

Je ne suis pas une illuminée qui débarque en dictant ses vérités. J’ai une vie d’apprentissage, de chutes, de résurrections, d’analyses et d’expérimentations derrière moi. Et si j’ose aujourd’hui partager tout cela, c’est parce que je sais que ce que j’ai à offrir est concret, valide, et on ne peut plus valable.

Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera toute sa vie à croire qu’il est stupide.

Pour moi, c’est ainsi. Je suis un oiseau dans le ciel, que l’on ne me demande pas d’être un dauphin ou un lion. Chacun sa place. Et que chacun accepte et respecte cela.